Décembre
2002 - Anne-Laure Gannac
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Ils “chattent”, débattent
et se livrent en toute franchise… sous
couvert d’anonymat.
Jusqu’à ce que l’envie
de se voir “pour de vrai” prenne
le dessus.
Du virtuel au réel, un pas qui réserve
parfois des surprises.
De Pilou à Nikki2 : “Deux semaines
qu’on ‘chatte’ : si on tchatchait,
un de ces quatre… autour d’un
café ?” » Quelques secondes
plus tard : « De Nikki2 à Pilou
: “OK ! Où ? Kan ? Koman ?”
»
C’est rapide, efficace. Le surfeur
choisit un forum, se mêle aux interlocuteurs,
avant de repérer celui ou celle qui
l’intéresse et de cliquer sur
son nom pour un dialogue en "tête
à tête". « Quand on
arrive sur un forum, on distingue très
vite la personne avec laquelle le courant
passe le mieux », affirme Nelly, une
célibataire de 33 ans qui doit ses
deux dernières expériences amoureuses
à son ordinateur. Quelques lignes échangées,
bientôt des lettres envoyées
par mail, puis des photos, parfois des sons
: ce jeu de découverte entre internautes
peut durer plusieurs mois avant qu’un
rendez-vous soit pris dans la "vraie
vie".
« Pour moi, le Net, c’est l’étape
des présentations », confirme
Patrick, 42 ans. Pressé d’en
finir avec son célibat mais trop "occupé"
pour se chercher une amie, ce graphiste sur
Internet ponctue régulièrement
son temps de travail par des visites sur les
sites de rencontres. « Et dès
que je sens que l’autre a des chances
de me plaire, je propose un rendez-vous. »
Les hommes avantagés
Dans un café, au pied de la tour
Eiffel ou au musée du Louvre, le lieu
de la première rencontre est choisi
en fonction des intérêts partagés
par les deux "pseudos" et de la
dimension plus ou moins romantique qu’ils
veulent donner à leur face-à-face.
« Mais toujours dans un lieu public
», avoue Coralie, 31 ans. Cette journaliste
célibataire sait, par expérience,
que l’anonymat du Net ne favorise pas
que les bonnes surprises : « Il y a
quelques mois, j’ai “chatté”
avec un type très sympa, passionné
d’art grec comme moi. On a discuté
sur le forum jusqu’à 3 heures
du matin. Le lendemain, on se retrouve pour
boire un café et là, à
peine assis, il sort de sa poche la clef d’une
chambre d’hôtel et me lance :
“J’ai réservé juste
à côté pour une heure.
Faut pas traîner !” Je l’ai
traité de malade et je suis partie.
J’étais anéantie. Je m’en
voulais vraiment de m’être fait
avoir à ce point. »
Tous ceux qui se promènent sur la
Toile ne sont pas aussi "directs".
Seulement, comme le remarque le sociologue
Philippe Breton (auteur du “Culte de
l’Internet. Une menace pour le lien
social ?”, La Découverte, 2000),
« à l’instar de tout média
indirect, Internet favorise la ruse, ce qui
avantage surtout les hommes ». Les femmes,
elles, restent plus idéalistes dans
leur quête d’amour virtuel. A
43 ans, Joëlle a longtemps espéré
trouver son second mari grâce au "chat".
Elle s’est finalement retirée
du jeu, après plus de dix rencontres
avec des internautes : « Une fois que
l’on se retrouvait dans la réalité,
leur seul but, c’était le sexe.
» Une caractéristique que cette
mère divorcée attribue tout
autant aux hommes "non virtuels",
« mais c’est beaucoup plus décevant
et blessant quand, pendant des semaines, un
type nous a laissé croire qu’il
avait d’autres intérêts
».
Du fantasme à
la réalité
Aucune précaution ne suffit à
éliminer l’appréhension
du premier face-à-face. Plus l’heure
de la rencontre approche, plus la certitude
de connaître l’autre et d’être
connu de lui s’estompe. Michel a dialogué
pendant six mois avec Jennifer, avant de prendre
son billet pour Washington et découvrir
son vrai visage : « On avait pris le
temps de rentrer dans une relation profonde.
Je connaissais tout de ses goûts, j’avais
reçu des dizaines de photos d’elle,
et vice versa… » Il partait donc
en terrain conquis. « Mais quand j’ai
atterri aux Etats-Unis, j’étais
terrorisé ! En fait, je me sentais
comme avant n’importe quel premier rendez-vous
! Pire : je me devais d’être à
la hauteur de ce qu’elle attendait de
moi. » Deux semaines plus tard, il rentrait
à Paris… célibataire :
« On connaissait tout l’un de
l’autre, tout, sauf notre façon
de vivre au quotidien… Et là,
ça n’a vraiment pas collé.
»
« La rencontre réelle, c’est
une deuxième rencontre, explique Joëlle.
Une autre histoire commence et annule tout
de celle débutée sur le Net.
» Pour Jacques Salomé, psychosociologue,
écrivain et spécialiste de la
communication, il ne faut pas confondre rencontre
et relation : « Sur Internet, on fait
des rencontres mais on n’établit
pas de relations. Pour créer une relation,
il faut se confronter à la réalité
afin d’actualiser et valider les informations
échangées dans le virtuel. La
rencontre permise par Internet est une rencontre
irréelle constituée d’un
ensemble de projections : on projette sur
l’autre nos peurs, nos désirs,
nos attentes… »
Or, entre cet être irréel et
l’individu qui apparaît "en
chair et en os", le décalage est
immense, et la déception presque inévitable
: « Toutes ces premières rencontres
ont été un cauchemar ! avoue
Philippine, 22 ans. J’avais tellement
fantasmé sur leur intelligence, leur
beauté, leur gentillesse que même
le meilleur ne pouvait être à
la hauteur. J’étais “condamnée”
à être déçue. »
Philippine n’a pourtant pas décroché
du Net. Elle s’interdit seulement de
trop en attendre. « Il y a deux mois,
j’ai rencontré un Lyonnais sur
un forum : l’entente parfaite. Il est
monté à Paris, et quand je l’ai
vu… Vraiment pas un canon. Mais on a
sympathisé, et on est devenu très
bons amis. »
Un tremplin pour la
relation amoureuse
Mais deux êtres virtuels qui se rencontrent,
cela peut aussi donner de véritables
idylles. Seulement à en croire le sociologue
Philippe Breton, ces succès doivent
davantage au hasard qu’à la communication
établie sur le web : « Les internautes
se seraient rencontrés dans un autre
contexte, ils se seraient de toute façon
aimés. » D’après
lui, ces sites de rencontres ont donc pour
seul intérêt de faciliter la
mise en relation de personnes qui, du fait
de leur timidité ou de la distance
qui les sépare, n’auraient jamais
eu l’opportunité de se rencontrer
dans la réalité. Ensuite ? «
S’ils construisent une histoire autour
de leurs écrits, tant mieux…
Mais qu’ils en restent là ! »
Paul Soriano (1), sociologue, confirme.
Pour lui, le principal avantage du Net est
d’avoir réintroduit le principe
de « l’écriture amoureuse
grand public » : « On insère
de la littérature – donc de la
fiction – dans sa relation à
l’autre. » Mais pour ceux qui,
au contraire, veulent du "concret",
« qu’ils prennent vite rendez-vous
avant de trop s’illusionner ! »
conseille Philippine. Car même dans
la réalité, ce n’est qu’à
la deuxième, voire la troisième
rencontre que les masques finissent enfin
par tomber, et les « pseudos »
par céder la place aux individus.
« Au bout de notre troisième
rendez-vous, j’ai presque complètement
oublié “Lancelot” et j’ai
découvert Pierre, confie Claire, 26
ans. C’était comme son frère
jumeau. Dans la réalité, il
était forcément moins parfait,
moins lisse, mais plus attirant, pour ces
mêmes raisons. Ensuite, une fois que
l’on se plaît et que l’on
se fréquente dans la “réalité”,
cela se passe comme dans n’importe quelle
autre rencontre. On ne parle plus alors de
la relation virtuelle, sauf pour se promettre
que l’on n’ira plus se balader
sur les sites de rencontres. »
1 - Coauteur, avec Alain Finkielkraut, d’“Internet,
l’inquiétante extase” (Mille
et Une Nuits, 2001) et auteur de “Mille
milliards de mails” (Cahiers de l’Irepp,
septembre 2002).
AGENCE MATRIMONIALE
?
Grâce à la facilité
des contacts et à la rapidité
des échanges, le réseau Internet
est devenu en quelques années la plus
grande agence matrimoniale du monde. Parmi
les leaders, Meetic.com se targue d’avoir
déjà enregistré sept
cent mille inscriptions depuis son lancement
européen en avril dernier.
Pour la France, le portail Yahoo référence
dans sa rubrique « Rencontres »
une bonne cinquantaine de sites. Netclub.com,
le pionnier français, a reçu
en octobre quelque un million sept cent mille
visites (source Cybermétrie). Depuis
le début de cette année, notre
site Psychologies.com diffuse lui aussi des
annonces. Un nouveau point de rencontre pour
les amoureux du « mieux vivre sa vie
».
(Martin Rubio)
L'AVIS DU SPECIALISTE
:
Serge Tisseron, psychiatre : « Internet
ne met pas fin au rêve de l’âme
sœur »
Serge Tisseron, psychiatre, auteur de “L’Intimité
surexposée” (Hachette, 2002 -
vient de paraître : “Les Bienfaits
des images”, Odile Jacob), voit en la
rencontre sur Internet une expérience
autre.
Psychologies : Le web n’incite-t-il
pas à une approche plus “consumériste”
de la relation amoureuse ?
Serge Tisseron : Je ne crois pas que ce "zapping"
mette forcément fin au rêve.
Ce n’est pas parce que l’on multiplie
les expériences que l’on cesse
de croire à l’âme sœur.
En fait, Internet a deux effets possibles
: l’accroissement du romantisme –
« L’âme sœur existe,
en Chine, aux Etats-Unis ou ailleurs, donc
il me faut la trouver » ; ou la banalisation
: « Je ne crois pas en l’amour,
donc je vais multiplier les expériences
légères. »
Internet ne rend donc pas plus cynique ?
Non. Internet n’invente pas une attitude,
il permet plutôt aux composantes de
la personnalité de chacun de s’y
affirmer de façon plus marquée.
Les cyniques peuvent se comporter davantage
comme tels en jonglant avec les rencontres,
les phobiques demander plus de précisions
à l’autre et prendre le temps
de se familiariser, les entreprenants être
encore plus directs…
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TEMOIGNAGE :
600 mails et 1 mariage
Arlette, 54 ans
“il y a quatre ans, ça n’allait
pas fort. Je sortais d’une déception
amoureuse et j’étais déprimée.
Une amie m’a conseillé d’aller
me changer les idées sur Internet.
Je me suis dit : “Pourquoi pas ?”,
et je me suis inscrite sur un site de rencontres.
Pendant plusieurs jours, j’ai communiqué
par mails avec différentes personnes,
dont Stanley. Puis je suis partie de chez
moi pendant quinze jours et, à mon
retour, j’avais des dizaines de messages
de lui… Cela m’a fait beaucoup
de bien, mais je n’attendais rien d’autre,
c’était de l’amitié
que je recherchais avant tout.
Pourtant, après deux mois de messages,
j’ai commencé à ressentir
autre chose. Sa personnalité, sa conception
de la vie, de l’amour, tout cela correspondait
trait pour trait à mon image de l’homme
idéal. J’ai eu envie de connaître
son visage, on s’est envoyé nos
photos et… il m’a plu ! Puis je
lui ai téléphoné par
surprise, et j’ai aimé sa voix,
très belle, très profonde. Après
l’avoir entendu – et quelque six
cents messages échangés –,
je me suis sentie vraiment amoureuse. C’est
à ce moment-là qu’il m’a
écrit : “J’ai envie de
te rencontrer.” Bizarrement, j’ai
eu peur. Peur de ne pas lui plaire ou, au
contraire, de lui plaire et de ne pas oser
lui dire non… Et puis j’ai accepté.
Il m’a demandé de choisir le
lieu de rendez-vous, j’ai dit : “Paris,
une chambre d’hôtel.”
Avant de partir, j’ai donné
l’adresse de l’hôtel à
ma fille, par précaution. Dans le train,
j’ai failli faire demi-tour. Et une
fois face à la porte de la chambre,
j’ai hésité avant de frapper.
Mais quand il a ouvert, toutes mes peurs se
sont évanouies. On s’est enlacés
; sans hésiter, je l’ai embrassé
sur les lèvres. Et j’ai passé
avec lui le plus beau week-end de ma vie.
Tout était à la hauteur de ce
que j’attendais. A l’issue de
ces deux jours, je n’avais plus aucun
doute, notre entente était une évidence.
»
Stanley, 53 ans
“quand je me suis inscrit sur ce site
de rencontres, je ne recherchais pas du tout
l’amour, encore moins une épouse,
mais seulement des correspondants européens.
Parmi eux, il y a eu Arlette. C’est
son authenticité et sa sensibilité
qui m’ont le plus touché. Peu
à peu, je me suis mis à lui
écrire de façon très
personnelle, en profondeur. Je me suis découvert,
sans craindre ce qu’elle pourrait penser
de moi. Je ne lui aurais jamais dit tout cela
autour d’une table.
Au fil des semaines, je suis devenu curieux,
impatient même, de vérifier si
notre entente pourrait se vérifier
dans la réalité. Dans mon six
centième message, je lui ai dit que
je voulais venir en Europe pour la voir. Elle
a accepté. Dans l’avion, j’étais
terrorisé : est-ce que j’allais
lui plaire ? Qu’est-ce que j’allais
lui dire ? Comment allais-je me comporter
en la voyant ? Est-ce qu’il fallait
s’embrasser, se serrer la main ?
Je suis arrivé le premier dans la
chambre de l’hôtel qu’elle
avait choisi. Je tremblais de la tête
au pied en l’attendant ! Elle a frappé,
j’ai ouvert la porte. Elle m’a
sauté dans les bras, j’ai eu
à peine le temps de la reconnaître.
On a commencé à parler comme
si on se connaissait depuis des années.
On a passé le week-end à Paris,
puis elle m’a invité chez elle,
à Bruxelles. Ç’a été
dix jours merveilleux. Quand je suis rentré
au Etats-Unis, je ne pensais qu’à
elle. C’était en avril. Quatre
mois plus tard, elle m’a rejoint et
je l’ai présentée à
ma famille. Pendant quinze jours, nous avons
voyagé à travers les Etats-Unis.
Avant qu’elle rentre chez elle en Belgique,
je lui ai demandé de m’épouser.
Elle a dit “oui”. Deux semaines
plus tard, je la rejoignais définitivement.
En décembre de la même année,
nous posions devant l’hôtel de
ville de Bruxelles… en jeunes mariés.
»
Anne-Laure Gannac
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