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Par Pascal LARDELLIER - Mardi 11 février
2003
Les sites de rencontre sur le Net ont le
vent en poupe et dévoilent une nouvelle
manière d'aimer... pas si loin des
rites de l'amour courtois.
Saint-Valentin, guimauve commerciale mièvre
et sirupeuse, ne doit pas occulter qu'en 2003,
l'événement, en contrepoint,
réside tout entier dans un chiffre
éloquent : les célibataires
sont plus de quatorze millions en France.
Mais l'époque des «vieux garçons»
et des Catherinette est révolue, et
cet état transitoire n'est plus une
fatalité. Il peut néanmoins
s'apparenter à un parcours du combattant,
puisque toujours sous-tendu par une quête
difficultueuse : celle de l'âme soeur.
C'est en partie pour cela que ces célibataires
jouissent de l'attention conjointe des sociologues
et des marketers. Car le célibat est
bel et bien devenu un filon médiatique
et une manne économique. Ainsi, dans
les grandes villes, les lieux et les formules
de rencontres ne dites plus drague !
se multiplient, boostés par la
vogue américaine du speed-dating. Quant
à la télévision, décomplexée
par sa conversion à la «réalité»,
elle multiplie les émissions scénarisant
et tirant profit (s) de ce Graal du single
: la rencontre. Ainsi, des clones télévisuels
câblés de l'anglais The Bachelor
jouent les entremetteurs, en «déringardisant»
et encanaillant à l'envi le paléolithique
Tournez manèges.
Les modes de rencontre ont évolué.
Le nouveau cauchemar des agences matrimoniales
est cependant invisible, et il s'agit de la
Toile. Ce paradis virtuel rassemble déjà
des centaines de milliers de célibataires
; et précisément, selon Goethe,
«l'enfer, c'est d'être seul au
paradis...». Les sites de rencontre
sur Internet ont le vent en poupe, connaissant
un développement exponentiel. Les Français
se nomment Netclub, d'abord, mais aussi Meetic,
Wiziou, Amoureux.com... Fleurissant depuis
la fin des années 90, ces sites, qui
sont plus et mieux que des «seconds
marchés sentimentaux» ou des
«Tati matrimoniaux», dévoilent
une nouvelle manière de rencontrer
et d'aimer, en redonnant du lustre aux méandres
toujours incertains de la carte du Tendre.
Le principe est d'une simplicité
enfantine : le (ou la) célibataire
s'inscrit via une fiche reprenant ses grands
traits physiques et de personnalité,
sa région, ses goûts et passions,
le tout éventuellement accompagné
d'une photo. Bardé ensuite d'un pseudo
(souvent kitsch : le Minitel et la CB ont
laissé des séquelles !) et d'un
mot de passe, on est prêt à entrer
dans la ronde du grand bal virtuel. Et une
fois répertorié, on peut envoyer
des messages aux personnes élues, et
en recevoir de ceux qui nous ont choisi ;
mais aussi dialoguer dans des salons, s'adonner
au chat...
Plonger dans les arcanes de ce Net-là
s'avère éloquent d'un point
de vue sociologique. C'est un univers souterrain
et «cyberien», mais qui n'a rien
de glacial, au contraire. Avant tout, les
sites de rencontre constituent une gigantesque
auberge espagnole virtuelle, où chacun
vient masqué, par la force des choses,
avec ses espoirs et ses rêves secrets.
C'est le remake permanent «d'écran
noir pour nuits blanches» tant «la
danse» commence véritablement
en soirée, à l'heure où
le Net devient interlope ou intime. Mais qu'y
(et qui) cherche-t-on... ? Là, les
quêtes divergent : grand amour ou «amitié
pour commencer» (pimenté par
l'indémodable «Et + si affinités»),
aventure «pour s'amuser» ou «fast-sex»
proposé franco, sans même la
feuille de vigne d'alibis piteux... Mais des
modérateurs corrigent le tropisme scabreux
des annonces, et Netclub, soucieux d'éviter
toute dérive porno, évince désormais
les obsédés patentés
et autres «fâcheux» qui
lui sont signalés.
Sur les sites de rencontre, on rencontre
comme à Carnaval tous les profils d'amoureux
potentiels, néoromantiques transis,
libertins en furie et autres zappeurs sentimentaux.
Et surtout, autant de «mégalo-men»
que de «mytho-women». Car beaucoup
pêchent par vantardise, en se voyant
plus beaux qu'ils (et elles) ne sont, kilos
en moins et diplômes en plus à
l'avenant. Bien sûr, la majorité
est sincère. Néanmoins, pas
mal d'hommes cherchant des aventures discrètes
s'accommodent de mensonges par omission, ces
épouses tues et enfants cachés
consacrant l'avènement de l'adultère
virtuel. Mais ces petits arrangements avec
la vérité engagent aussi la
technologie : ainsi en va-t-il des messages
pseudo-personnalisés en fait copiés-collés,
et diffusés à des dizaines de
personnes constituant le coeur de cible, c'est
le cas de le dire.
Sur Internet, encore, l'homme propose, et
la femme dispose. Si le mâle doit mâtiner
sa passion de patience, user de subterfuges
et souvent d'humour pour retenir simplement
l'attention, les filles, en revanche, éprouvent
le frisson de la toute-puissance, la sensation
d'être reines au «marché
aux hommes». Et pour cause, si en pourcentage,
elles sont moins nombreuses sur ces sites
(25 % en moyenne), ce sont elles qui reçoivent
le plus de messages, des dizaines, voire des
centaines les premiers jours, pour les nouvelles
venues à «profil attractif».
Il convient cependant de ne jamais perdre
de vue la raison de la présence sur
ces sites : la rencontre. Il faudra à
terme passer de l'autre côté
du miroir, et de cet écran, finalement,
qui voile et cache plus encore qu'il ne révèle.
Dialoguer sur le Net, c'est confortable,
ludique, excitant, par la grâce de cette
distance intime qui aiguillonne l'imaginaire
et les fantasmes, par l'effet d'une temporalité
asynchrone puis frénétique,
et le sentiment, à terme, de si bien
connaître des inconnus, que l'on apprend
à découvrir non par l'apparence,
mais «de l'intérieur»,
sur la foi des mots, puis de la voix... Mais
des premiers messages écrits à
la rencontre, improbable, incertaine, il y
a loin. Il s'agira en fait d'un long parcours,
qui mène de ces «bouteilles à
la mer» à un dialogue instauré,
de celui-ci au chat, du chat au téléphone,
jusqu'à la rencontre, «l'épreuve
de réalité». Avec en chemin,
le sentiment d'une vraie progression de la
relation, l'émergence intangible et
puissante d'affinités électives,
la sensation trouble d'un crescendo dramatique,
d'un effeuillage à distance, avec,
comme dans l'amour courtois, des étapes,
des rendez-vous, des épreuves ; ainsi
qu'une réhabilitation de l'écrit,
de l'imaginaire et du mystère, aussi.
Chercher l'âme soeur sur le Net, cela
pourrait ressembler à une course de
spermatozoïdes ! Et pourtant, faits et
chiffres prouvent que «ça marche»,
témoignages de couples à l'appui,
rangés par dizaines jamais très
loin des pages d'accueil de ces sites. Par-delà
une «polysentimentalité»
branchée, un papillonnage désengagé
et des adultères numériques,
les sites de rencontre sur le Net consacrent
l'avènement d'un néoromantisme
technologique, unions transnationales, romances
postmodernes et bébés qui n'ont
rien de virtuel à la clé.
Ovide ouvrait son inaltérable Art
d'aimer en affirmant que la première
exigence du célibataire «en chasse»
(selon ses termes) consiste à connaître
les lieux «où tendre ses filets».
Puis d'énumérer théâtres,
thermes, cirques et autres endroits romains
branchés. A autre époque, autres
forums, numériques cette fois... Mais
sur le Net encore, les espoirs et la quête
restent finalement toujours les mêmes
: trouver, enfin, «juste quelqu'un qui
m'aime...» .
Pascal LARDELLIER - Professeur de sciences
de la communication à l'IUT de Dijon.
Derniers ouvrages parus: «Théorie
du lien rituel»,
L'Harmattan; «A Fleur de peau. Corps,
odeurs et parfums», Belin (dir.)
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