Après le Minitel rose, les photos
coquines et les forums de discussion ont envahi
la toile. Le cybersexe est-il l'aboutissement
d'une nouvelle révolution sexuelle
? Une usine à fantasmes ou un club
de rencontres ?
Qu'on se souvienne du "réseau"
téléphonique utilisé
par la Résistance sous l'occupation
et détourné de sa fonction à
partir des années soixante-dix pour
nouer des contacts "galants".
Le sexe au service de France Télécom
Dès le début des années
80, les premières "messageries
conviviales" ont été mises
en place sur le tout nouveau Minitel. L'avènement
du réseau Internet n'a pas aboli l'utilisation
du Minitel, directement branché sur
les ordinateurs grâce à une connexion
par Modem. Les messageries Miniteliennes sont
désormais accessibles à partir
du réseau Internet et à un moindre
coût.
Les Français - de toutes les couches
sociales - ont donc déjà derrière
eux une longue histoire du Cybersexe qui s'est
concrétisée par des millions
d'heures de connexion sur le réseau
3615. Dès les débuts de l'expérience
télématique, les "messageries
conviviales", euphémisme utilisé
pour désigner les sites à contenu
sexuel et pornographique ont constitué
la part la plus importante du chiffre d'affaires
de ce secteur d'activité. On peut,
sans conteste affirmer que le Minitel a pu
se développer en France grâce
à elles.
Scénario : Rencontres
C'est l'aspect le plus fascinant du Cybersexe
: la communication d'abord, et la rencontre
ensuite avec un(e) inconnu(e). Les messageries
permettent, en effet, à des individus
isolés et n'ayant a priori aucune chance
ni aucune raison de se rencontrer, d'entrer
en contact les uns avec les autres.
La conversation qui se noue sur le réseau
oblige chacun à se présenter
selon un code bien établi et à
négocier les objectifs et les modalités
d'une rencontre dans leurs moindres détails.
Le scénario est écrit avant
la performance. Les messageries permettent
ainsi de rationaliser les contacts : rencontrer
quelqu'un qui a les mêmes envies que
soi sans prendre le risque de se tromper.
La rencontre peut ainsi durer une heure ou
une vie, au choix.
Du virtuel au réel
Si les interlocuteurs envisagent une rencontre
"réelle", la communication
téléphonique vient rapidement
relayer le contact virtuel, et l'image construite
à partir des premiers "dialogues"
va subir une première modification
sous l'effet du timbre de la voix. Ensuite
sur le lieu du rendez-vous, le décalage
entre le scénario patiemment et minutieusement
élaboré et la vie réelle
entraîne bien des déceptions.
On sait pourtant que l'amour rend aveugle.
Malgré tout les aléas de la
séduction se trouvent décuplés
lors des rencontres programmées.
La place du fantasme
Les mauvaises surprises sont souvent au
rendez-vous et le rêve se transforme
souvent en cauchemar. Tel quadragénaire
bedonnant se sera décrit comme "grand
et musclé" alors qu'il est à
moitié chauve et porte de grosses lunettes.
Telle "blonde plantureuse" apparaîtra
ridiculement maquillée et aura comme
objectif principal d'être invitée
à dîner dans un bon restaurant.
Téléphone et Minitel lors
de la planification d'une rencontre laisse
une place formidable au fantasme et c’est
ce qui en fait leur attrait. Mais le monde
du fantasme n'est pas le monde de la réalité
et la magie d’une rencontre ne peut
jamais être programmée. On raconte
quand même de belles histoires d'amour…
Exprimer ses fantasmes
Si l'on s'en tient aux "forums de discussions"
et aux "messageries conviviales",
cela commence avec le choix d'un pseudo plus
ou moins évocateur du registre dans
lequel on veut situer le scénario :
Don Giovanni peut ainsi rencontrer Zerlina,
Justine, le divin Marquis, Roméo, Juliette
et O, Sir Stephen. Et, bien caché derrière
l'anonymat de l'écran, on peut changer
à volonté, au gré des
envies du moment, de sexe, d'âge et
de condition sociale : le PDG peut sans aucun
risque se transformer en soubrette et la secrétaire,
en camionneur. Et comme dans certains cas,
la réalité dépasse la
fiction, on est aussi libre de rester soi-même.
À partir de là, on construit
une histoire d'autant plus facilement que
l'on sait que l'on ne sera jamais confronté
à sa réalisation et que la création
imaginaire est une fin en soi. Toutes les
dérives sont alors possibles dans la
mesure où les propos ne prêtent
pas à conséquence et que l'on
peut se déconnecter à tout moment.
La lecture des dialogues échangés
sur Minitel ou Internet reflète tout
l'éventail des fantasmes sexuels contemporains,
des plus soft aux plus hard et constitue à
proprement parler un véritable réservoir
de l'imaginaire sexuel d’aujourd’hui.
L'avenir ?
Tout un monde fantasmatique se développe
à grande échelle dans le Cyberespace.
On observe bien sûr la consommation
d'images, de textes et de films pornographiques
qui sont déversés, à
un niveau jamais atteint auparavant, sur le
Web. Mais le caractère interactif du
Web, tout comme celui du Minitel stimule la
production et la circulation de documents
et de scénarios réalisés
par des "amateurs".
Dans ces échanges cybersexuels des
forums et des messageries, les fantasmes se
développent grâce à l'absence
d'images. En sera-t-il de même le jour
où l'on pourra visualiser immédiatement
son interlocuteur et lui transmettre des sensations
corporelles à base d'impulsions électriques
?
Alain Giami
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