L'amour
Parce que pour beaucoup, le cyber, c'est
le contraire de l'amour.
Et pourtant, s'ils savaient...
La première histoire d'amour virtuelle,
c'est bien avant le minitel et internet :
c'est au 18ème siècle qu'on
observe les premières amours épistolaires
George Sand et Alfred de Musset vivent une
bonne part de leur passion tumultueuse...
à coups de lettres. Entre Kafka et
Félice, c'est encore plus virtuel :
après des centaines de lettres enflammées
et des fiançailles par correspondance,
ils leur suffira de quelques rencontres pour
se fâcher tout à fait.
Enfin, l'amour et le cyber, ça ne
fait pas toujours bon ménage. On parle
de "computer widows" - de "veuves
de l'informatique" quand le micro, une
fois installé dans le foyer conjugal,
devient la maîtresse de l'homme et que
la femme se sent délaissée.
Mais s'il y a des veuves, il doit y avoir
des veufs, non ? Le micro n'est-il pas un
échappatoire, un révélateur,
plutôt qu'une cause ?
En tout cas, ce n'est pas prêt se
s'arrêter depuis qu'internet est arrivé
à la maison. Il y a la célèbre
histoire d'un Canadien qui a demandé
le divorce parce que sa femme avait un amant
sur le net. Aux Etats-Unis, des milliers de
rencontres sur internet aboutissent aux mariage.
En France, ça commence juste.
"On voit des petites histoires, puis
des petites ruptures, et on voit aussi de
grandes histoires naître." dit
l'un des administrateurs du channel IRC France.
(IRC : Internet Relay Chat ou Conversations
Relayées par Internet, en clair, c'est
là où on discute en direct.)
On a rencontré Marie-Christine et Dominique.
Après quelques mois d'échanges
virtuels, ils se sont rencontrés, aimés
et mariés.
"Après cette étape de vivre
ensemble, on a décidé de se
marier Enfin, on n'a pas décidé;
c'était une suite logique, tout était
une suite logique depuis le début"
Aujourd'hui, les adolescents branchés
font leurs premières expériences
de drague sur le net. "Smurfie",
Montpellier, 19 ans, vit depuis un an un grand
amour avec une Canadienne. Il lui "parle"
sur internet tous les jours. Pour lui, elle
est l'amour de sa vie. "Quand on me demande
si j'ai une copine, je réponds oui,
sans hésitation."
Et malheureusement - ou heureusement - le
cybersexe n'existe pas encore !
Chine Lanzemann
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Minitel
story
Les Français ont bien
sûr été les premiers à
défricher les amours virtuelles grâce
au Minitel.
Et pourtant, la télématique
avait commencé sérieusement.
Conçu par des ingénieurs pour
accéder à des bases de données,
le Minitel s'est rapidement converti en outil
de drague. Josiane Jouët, sociologue
et auteur de l'Amour sur Minitel nous parle
de ses recherches sur ce nouveau jeu de l'amour
et du hasard et du bal masqué... C'est
passionnant !
Josiane Jouët, sociologue
et auteur de l'Amour sur Minitel, nous parle
de ses recherches.
Interview de Danielle Kaminsky
à Paris en Novembre 1996.
Je ne sais pas si, au début du Minitel,
les gens sont allés chercher tout de
suite une relation amoureuse. Ils ont tout
d'abord été attirés par
le fait d'aller à la rencontre d'inconnus.
Mais très rapidement, dans ces dialogues
conviviaux, des relations amoureuses sont
apparues. Finalement, dès qu'une nouvelle
technique apparaît, c'est le sexe qui
surgit comme contenu. C'était le cas
des premières cartes postales où
apparaissaient des images un peu érotiques
qui choquaient aussi beaucoup les gens à
l'époque. Avec la Lanterne Magique,
au début de l'image animée,
il existait aussi beaucoup de petites séquences
érotiques. Pareil avec le cd-rom aujourd'hui...
Ce qui est tout à fait novateur par
le biais du canal télématique,
c'est une communication anonyme et interactive
qui va permettre de mettre en relation les
sexes, c'est un nouveau protocole de rencontre.
Ce qui fascine, c'est que l'on va pouvoir
rencontrer des inconnus, que vous n'allez
pas pouvoir rencontrer dans les modes de sociabilité
ordinaires, dans l'espace public, disons physique.
Les individus vont rentrer sur des réseaux
immatériels pour rencontre des inconnus.
Et là, il y a une palette d'individus
extrêmement variés, d'horizons
sociaux extrêmement différents,
qui vont pouvoir être mis en relation
et c'est ça cela qui fascine.
C'est donc à la fois un nouveau protocole
de rencontre et une nouvelle forme de jeu
amoureux. Finalement, les messageries conviviales
sont une remise en scène du jeu de
l'amour et du hasard: vous ne savez pas sur
qui vous tombez.
Comme vous savez que c'est l'anonymat, vous
rentrez sur la messagerie en prenant un pseudonyme.
Ce pseudonyme est à la fois une façon
de se présenter, de se dévoiler
et une façon de se cacher. Le pseudonyme
est un marqueur, un marqueur d'identité
qui n'est jamais neutre.
On peut aussi entrer sur les messageries
avec plusieurs pseudonymes et jouer plusieurs
identités. C'est donc un nouveau jeu
amoureux qui, finalement, est un jeu d'identité.
Identité de soi-même et identité
de l'autre. Il est d'ailleurs significatif
qu'une grande partie des échanges consistent
à savoir qui est l'autre.
C'est un jeu fantasmatique dont les ressorts
sont effectivement l'anonymat. C'est une forme
de bal masqué, la différence
étant que dans un bal masqué
on cache son visage, on se travestit. Sur
les messageries conviviales, on se travestit
aussi, mais on se travestit avec des mots.
C'est une nouvelle forme de code, de langage
amoureux qui passe par les mots.
Ce qui est tout à fait novateur et
étonnant c'est la réhabilitation
de l'écrit. On dit beaucoup que l'écrit,
les lettres amoureuses traditionnelles etc...
se font beaucoup plus rares qu'autrefois puisqu'il
y a le téléphone. De plus, cette
réhabilitationde l'écrit va
entraîner de nouvelles formes d'écriture
télématique. Finalement, l'écrit
joue un rôle essentiel, puisque le ressort
de la séduction repose sur la magie
des mots.
C'est donc à travers cette communication
immatérielle, que l'on parle essentiellement
du corps!
L'imaginaire est fondamental. Il est intéressant
de voir que l'on va emprunter le canal télématique,
une technique rationnelle pour exprimer des
fantasmes, des pulsions extrêmement
fortes. Et là, cette communication
dématérialisée va donner
l'occasion d'exprimer les désirs les
plus fous. Tout est dans l'imaginaire.
Les démarches des individus sont
extrêmement différentes. Pour
un grand nombre de personne le but n'est pas
de rencontrer un interlocuteur. Le plaisir
provient essentiellement de l'usage ludique,
du jeu de masque, d'identité. La séduction
est limitée par l'éphémère
du branchement.Le plaisir est là. Le
plaisir est dans cette transgression.
Un des grands ressorts de la messagerie,
c'est finalement la transgression des conventions
sociales. La possibilité de tout dire,
de tout se dire, complètement, à
l'abri du regard des autres puisque vous restez
toujours dans l'anonymat.
Néanmoins, beaucoup d'entre eux essayent
de rencontrer l'autre. Au début, on
pensait qu'il y avait peu de rencontres. En
fait, beaucoup se rencontrent.
Que se passe-t-il alors ? Souvent, il y
a une sorte de désillusion sévère
étant donné que l'autre s'est
affublé de qualités, d'un personnage
qu'il n'est pas nécessairement. La
rencontre visuelle est parfois source de grosses
déceptions. Là, on peut penser
qu'il y a eu duperie et tromperie, n'est-ce-pas
?
En fait, parfois, la rencontre se passe
très bien. En particulier pour les
individus qui recherchent essentiellement
des rapports sexuels. Pour les individus qui
sont en quête d'une relation affective
plus forte, la désillusion est souvent
plus importante. Alors pourquoi ?
Le rôle de la télématique,
le rôle de la technique, n'est pas neutre,
et très souvent on ne se rencontre
pas après le premier dialogue. Il y
a toute une cour qui se fait aussi sur minitel.
Il arrive que des individus aient dialogué
plusieurs soirées de suite, parfois
même assez longtemps avant de se rencontrer,
le désir est presque trop provoqué.
Il s'est déjà pratiquement épuisé
dans l'échange télématique.
A partir du moment où ces personnes
se rencontrent, le fantasme ne répond
plus du tout à la réalité.
On ne peut pas dire pour autant qu'il n'y
ait pas eu de relation amoureuse qui se soit
nouée sur minitel. Il y en a eu certain
nombre, les journaux en ont bien évidemment
parlé: ces cas de couples qui se sont
marié, qui ont établi des familles
ou des relations amoureuses un peu durables,
mais ce n'est pas la majorité.
La différence est absolument énorme,
puisque finalement la relation amoureuse sur
les messageries conviviales est une relation
sur écran. C'est donc finalement le
protocole technique qui fait toute la différence
avec une relation amoureuse physique. Le minitel
est le prolongement d'une autre technique
qui est le réseau téléphonique.
La cour est un des ressorts du jeu amoureux.
C'est un des fondements de la séduction
et tout le monde en a besoin pour séduire
et être séduit. Donc la cour
existe également sur les messageries.
C'est une cour tout à fait particulière,
puisque vous rentrez sur un réseau,
vous allez vous-même vous présenter,
séduire par un pseudonyme, parfois
parce qu'on appelle un CV, une carte de visite...
où on va se présenter. Cette
façon de se présenter est tout
à fait différente.
Vous allez aussi bien avoir des descriptifs
extrêmement précis du type de
recherche qui est le vôtre, mais vous
avez également des pseudonymes extrêmement
poétiques, humoristiques et il en va
de même bien-sûr pour les cartes
de visite.
Donc, pour faire la cour, le mode de présentation
est tout à fait fondamentale. Des inconnus
vont vous contacter sur la base de ce pseudonyme
et de cette carte de visite. Vous allez également
contacter d'autres personnes et entretenir
des dialogues parallèles et concomitants
avec plusieurs personnes.
Il existe tout un art de gérer sa
cour. Il y a tout un art de gérer en
parallèle ces différents dialogues,
de se souvenir de ce que le pseudonyme X vous
a envoyé, de ce que vous allez lui
répondre, tout en entretenant d'autre
dialogues avec d'autres individus.
Ce qui est particulier dans ce genre de
cour, on l'a beaucoup dit, et c'est vrai,
c'est qu'il y a en général plus
d'hommes que de femmes sur ces messageries.
Une grande partie de ce jeu est de savoir
quelle est l'identité réelle,
en tout cas l'identité sexuée
de ces individus derrière les pseudonymes.
Beaucoup d'hommes prennent, pour s'amuser,
des pseudonymes de femmes. Il s'agit de savoir
si un pseudonyme correspond bien à
une femme ou éventuellement à
un homme.
Il y a des cours hard, d'autres plus feutrées,
d'autres encore, plus intimes... Ce qui m'a
le plus étonné, c'était
le plaisir que les gens en retirent. Le plaisir
justement de la séduction des mots,
le plaisir de pouvoir laisser libre cours
à ses fantasmes.
Un protocole de rencontre novateur sur un
réseau télématique, un
jeu, un carnaval électronique quand
même novateur, puisqu'il est finalement
invisible et possédant de nouveaux
codes amoureux.
L'homme rejoue sa masculinité, procède
à son auto-évaluation et fait
du bluff. Ce qui est nouveau dans cette forme
de cour, c'est que la femme va être
aussi un acteur à part entière
de la cour. C'est à dire que la femme
va oser s'adresser à des inconnus,
à des hommes inconnus, et entretenir
plusieurs approches avec des hommes différents.
Il y a un aspect libératoire pour
les femmes qui entrent sur ces réseaux
là, et en même temps un aspect
régressif, puisque comme l'homme va
rejouer ses attributs traditionnels masculins,
elle va rejouer ses attributs traditionnels
féminins. Donc elle va très
souvent se présenter comme femme-objet,
femme-objet de désir.
Peut-être ce qui m'a le plus étonné,
c'est qu'effectivement, dans ces nouvelles
formes de relation entre les sexes, on voit
une conjugaison entre une avancée technologique
énorme et en même temps un jeu
très traditionnel. C'est une sorte
de paradoxe entre une régression fantasmatique,
on revient finalement au primat de l'identité
sexuée, et en même temps des
formes de communications électroniques
très élaborées.
On a souvent des images stéréotypées
des gens qui se cachent derrière le
minitel: ils sont refoulés, ce sont
des pervers etc... Il existe det elles personnes
sur les réseaux télématiques,
mais c'est le cas partout ailleurs.
La grande surprise a été de
voir des hommes et des femmes qui venaient
un peu de tous les milieux sociaux. Fracture
sociale, divorces, déménagements...
Les gens ont de plus en plus besoin de créer
des liens sociaux. Cela ne signifie pas obligatoirement
qu'ils sont en manque: on trouve un grand
nombre de personnes qui sont en couple.
Mais je crois qu'il y a des dénominateurs
communs, y compris pour les personnes qui
sont en couple et qui, à priori, disaient
que cela se passait bien. Il y a toujours
une sorte de solitude intérieure qu'il
faut exprimer d'une façon ou d'une
autre, et le minitel en donne les moyens,
laisser s'exprimer un certain nombre de ses
fantasmes sans forcément passer à
l'acte.
Il y a aussi une dimension très narcissique
dans cette forme d'amour sur minitel. On pourrait
presque dire que l'on se fait d'abord l'amour
à soi-même.
On se fait d'abord l'amour par l'écran
puisque l'écran est à la fois
un bouclier: on se protège, puisque
c'est anonyme, on peut tout dire et tout se
dire, mais c'est également un miroir,
un miroir où on projette ses fantasmes.
Et le plaisir, c'est de jouer aussi avec les
mots pour soi-même. De pouvoir se lire
et se relire. Donc cette dimension narcissique
est extrêmement présente. On
est pris dans un jeu.
Il est amusant de constater que cette nouvelle
forme de jeu amoureux, va être orchestrée
par le logiciel de communication. Il y a donc
également des contraintes dues à
la technique. Vous êtes obligé
d'emprunter les codes des logiciels pour rencontrer
sur écran des individus, pour pouvoir
gérer des dialogues.
Les lignes sont quand même extrêmement
limitées. On va réintroduire
par exemple des formes d'écriture phonétique,
d'abord pour que les messages soient plus
courts, ensuite quand vous êtes en dialogue
avec plusieurs personnes en même temps,
il faut faire vite, parce que vous recevez,
pendant que vous êtes en train d'écrire
votre message, l'annonce que d'autres pseudonymes
sont en train de vous contacter. Donc il faut
aller vite, et c'est aussi ça le jeu.
Ainsi apparaît un paramètre
très important: celui de la maîtrise.
C'est quelque chose qui m'a beaucoup intéressé
dans la recherche que j'ai menée.Il
existe une certaine maîtrise de la technique,
celle-ci va aussi déboucher sur la
maîtrise de la gestion des dialogues
et la maîtrise des rencontres. On peut
devenir très performant. On peut devenir
un expert de la rencontre sur écran,
mais également de la rencontre sur
écran qui débouche sur la rencontre
visuelle. La dimension de performance technique
vient donc se glisser dans une forme de performance
du dialogue amoureux.
Ce qui est très intéressant,
et qui a été beaucoup remarqué,
c'est que «la recherche de l'amour»
qui est à l'origine de la démarche,
débouche le plus souvent sur une amitié.
Nombreux sont les gens qui se connectent qui
parlent des « amis du minitel ».
Ce sont des réseaux et par conséquent,
ils peuvent lier de véritables liens
amicaux.
Donc même si au départ les
attentes relationnelles étaient plutôt
d'ordre amoureux, si cela se solde par une
relation amicale qui s'entretient grâce
au canal de la télématique,
mais aussi par téléphone ou
encore par des rencontres visuelles cela reste
extrêmement positif.
Je trouve qu'il se produit dans notre société
un phénomène nuisible: les difficultés
de plus en plus nombreuses que les gens rencontrent
pour créer de nouvelles relations ou
rencontres amoureuses au quotidien. Pourquoi
cela? Peut-être y a-t-il le féminisme
qui a fait que les modes de drague traditionnels
sont quand même un petit peu perdus.
Je ne dis pas qu'il n'existe plus de séduction
entre les individus, mais certaines formes
d'approche se font de moins en moins, ce qui
diminue la potentialité de rencontre.
Il y a certainement eu une sorte de remise
en cause et de critique du rôle traditionnel
du rôle des femmes et des hommes. Nous
sommes arrivés à une société
un peu paradoxale: Il y a une grande médiatisation
du sexe, et il vous suffit de regarder la
télévision pour qu'on vous présente
beaucoup de messages publicitaires sur le
thème de l'amour, et, parallèlement
à ceci, dans la vie quotidienne, la
rencontre amoureuse est devenue beaucoup plus
difficile qu'auparavant, n'est-ce pas?
Alors on va retrouver justement sur les
messageries la possibilité d'entrer
en contact essentiellement comme un individu
sexué, quitte éventuellement
à prendre une bisexualité, puisqu'on
peut très bien en même temps
jouer un personnage d'homme et un personnage
de femme que vous soyez un homme ou une femme.
C'est donc une possibilité de vivre
sa sexualité sur différentes
formes et d'accrocher les individus sous la
base de la séduction primaire de relation
de sexe.
Je n'ai pas fait d'étude sur internet,
j'ai vu un petit peu ce qui s'y passait, il
y a des similarité entre les messageries
conviviales et les réseaux sur internet.
Il y a tout de même une grande différence
qui provient du fait que l'on est au niveau
mondial, donc on peut très bien rentrer
dans un dialogue amoureux avec une personne
qui est à des milliers de kilomètres
et la probabilité de la rencontrer
n'est pas nulle, mais est quand même
relativement infime. Et si la rencontre est
beaucoup plus aléatoire, on est beaucoup
plus dans le fantasme.
Je pense tout de même que les messagerie
conviviales françaises ont joué
un rôle précurseur et que pour
comprendre finalement ce nouveau mode de relation,
de communication anonyme, l'étude de
la télématique française
est extrêmement enrichissante.
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