Les enfants du
cyberespace - La génération
Internet
99 % des 12-17 ans fréquentent la Toile
Clairandrée Cauchy
Édition du samedi 20 et du dimanche
21 août 2005
Les ados ont vu le jour en même temps
que le cyberespace et ont grandi avec lui.
Cette génération est sans contredit
la plus branchée: 89 % des 12-17 ans
utilisent Internet régulièrement
et 99 % y ont recours occasionnellement. Le
Devoir amorce aujourd'hui une série
sur leur univers, qui se poursuivra lundi
et mardi.
- slt sv ? [Salut, ça va ?]
- oui toi
- ok
- c [C'est] pas cher le ciné 2d [today/aujourd'hui]
on y va ?
- dakor [D'accord]
Voici le genre de conversation que tient
Vincent Brunet avec ses amis lorsqu'il se
connecte sur MSN [le logiciel de messagerie
instantanée Messenger]. «Cela
devient une habitude. Quand j'arrive chez
nous, j'embarque sur l'ordi, je "chatte"
[clavarde] avec une amie, je fais mon devoir
de français, j'écoute la musique
de Papa Roach et je regarde Musicworld. Quand
j'ai terminé, je ferme mon cahier,
j'éteins la télé et la
musique et je continue à "chatter"»,
explique le garçon de 14 ans, qui traîne
même son ordinateur portable en camping.
Si on trouve de tout sur Internet, on y
trouve surtout ses amis, peut-on affirmer
en paraphrasant le slogan publicitaire. Des
mille usages du Net, c'est celui dédié
à la communication interpersonnelle
qui marque le plus le quotidien des adolescents,
qui traversent une période d'intense
socialisation. Ce «Web communicationnel»
prend de plus en plus la forme de la messagerie
instantanée, à laquelle ils
se connectent dès qu'ils sont devant
leur écran ou à proximité.
Né vers la fin des années
1990, cet outil a été popularisé
chez les ados il y a trois ou quatre ans.
Si Messenger [MSN] semble nettement le plus
populaire, on retrouve également son
équivalent Mac, i-chat, ainsi que le
produit de Yahoo !.
La messagerie instantanée est en
passe de devenir le mode de communication
privilégié des adolescents,
livrant une rude compétition au téléphone.
Quelque 44 % des adolescents préfèrent
cet outil pour communiquer avec leurs amis
(45 % choisissent le téléphone),
selon un sondage Ipsos-Reid réalisé
auprès des jeunes Canadiens l'an dernier.
Le courriel et la messagerie instantanée
sont utilisés quotidiennement par 57
% des répondants de 12 à 17
ans et de façon hebdomadaire par 97
% d'entre eux. Un sondage québécois
révèle par ailleurs que moins
du quart des adultes ont recours à
la messagerie instantanée.
Psychologue et professeur de communication
à l'Université de Montréal,
Luc Giroux observe que les jeunes ne se servent
que d'une «région bien précise
d'Internet», soit celle liée
à la socialisation. «Ils utilisent
MSN comme les jeunes d'hier utilisaient le
téléphone à l'époque.
Là, on retrouve une utilisation plus
groupale du mode de communication. On avait
tous des groupes d'amis à l'adolescence,
mais là, ils deviennent plus compacts,
parce qu'ils suivent le jeune chez lui le
soir», observe M. Giroux.
Pour la jeune Audrey, 11 ans, MSN c'est
surtout une façon de discuter avec
ses amies tout en faisant autre chose. «Tu
peux jouer à un jeu et en même
temps les gens peuvent te rejoindre. Tu peux
aussi clavarder avec plusieurs personnes en
même temps», explique Audrey,
qui amorcera sa sixième année
dans quelques jours. Elle compte bien utiliser
ce moyen de communication pour garder le contact
avec ses amis rendus au secondaire.
Cet attrait pour le clavardage contredit
ceux qui prédisaient un plus grand
isolement des jeunes avec l'arrivée
de l'ordinateur dans les foyers. «Cela
agrandit leur réseau de connaissances.
Ils ont une vie sociale plus évoluée
qu'il y a quelques années. Loin d'avoir
un effet d'isolement, des communautés
se rebâtissent en fonction de liens
d'intérêt plutôt que de
proximité géographique»,
croit le directeur des enquêtes du Centre
francophone de recherche sur l'information
(CEFRIO), Éric Lacroix.
Une recherche menée par cet organisme
l'an dernier a par ailleurs démontré
que l'usage d'Internet ne s'est pas substitué
à d'autres activités culturelles.
«C'est plutôt l'inverse. Les plus
grands utilisateurs ont davantage tendance
à aller au cinéma, au théâtre
et à consommer des biens culturels»,
ajoute M. Lacroix.
Si certaines craintes très présentes
aux premiers balbutiements de la démocratisation
d'Internet s'avèrent plus ou moins
fondées, d'autres sont apparues avec
le temps. Par exemple, la maman de Vincent,
Lyne Leclair, est «horrifiée»
à la lecture des conversations cybernétiques
de son garçon : «Je ne trouve
pas que cela les aide sur le plan scolaire.
Il [Vincent] ne se force plus pour bien écrire
et il est là-dessus tous les jours.»
Conseiller pédagogique à la
Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys,
Marc-André Lalande ne s'inquiète
cependant pas trop de l'apparition de ce langage
raccourci. «Est-ce que parce qu'un élève
va écrire "MDR", pour "mort
de rire", en clavardant, il y a nécessairement
un péril pour la langue ? C'est peut-être
frustrant pour les adultes qui ne comprennent
pas. Au fond, c'est un peu comme les "Rogers"
avec les CB ou les "stop" sur le
télégraphe. On n'écrit
pas dans un journal comme dans un magazine.
On ne "chatte" pas comme on écrit
un courriel», illustre-t-il, mentionnant
que le clavardage est carrément interdit
dans l'enceinte de plusieurs écoles,
même en dehors des périodes de
classe.
«Ce n'est pas dangereux !»
Si le langage tronqué dérange,
c'est surtout la peur de voir les enfants
en contact avec des étrangers qui suscite
l'anxiété des adultes. Lorsque
invités à décrire le
fonctionnement de MSN, les jeunes interrogés
s'empressent de vanter les vertus sécuritaires
du dispositif. Ce n'est pas comme les «chat
rooms» publics, où on peut «rencontrer
des Roger de 53 ans», où «des
vieux cochons de 21 ans se font passer pour
12 ans»; sur MSN, on choisit ceux avec
qui on entre en contact, on peut accepter
ou refuser d'ajouter une personne à
son carnet d'adresse, entonnent en choeur
les ados. Le laïus, et ses quelques variantes,
a visiblement été pratiqué
maintes fois.
À l'instar de plusieurs de ses amis,
Audrey a décrit en détail le
fonctionnement de la messagerie instantanée
à ses parents pour les convaincre de
l'installer chez eux, insistant sur le fait
qu'on échange seulement avec des gens
qu'on connaît. «Les adultes ne
voient pas les choses sous le même angle.
On connaît plus cela qu'eux. S'ils vont
sur le Net, c'est seulement pour voir s'ils
ont de l'argent dans leur compte en banque
!», lance la fille de 11 ans qui fréquente
l'école primaire Le Baluchon à
Laval.
Son camarade Hugo a lui aussi dû donner
le cours MSN 101 à ses parents. Il
comprend néanmoins leurs appréhensions,
étant donné toutes les «méchantes
affaires» rapportées dans les
médias à propos de jeunes qui
«"chattent" avec du monde
qu'ils ne connaissent pas». «Dès
que les adultes entendent le mot "chat",
ils pensent tout le temps que c'est mal, mais
ils ne connaissent pas MSN. Avec MSN, on peut
choisir nos "contacts"», précise
le garçon.
Les parents ont probablement de bonnes raisons
de s'inquiéter, puisque 14 % des ados
canadiens se sont vu proposer une rencontre
avec une personne croisée sur le Net,
selon un sondage Ipsos-Reid.
Le professeur de communications Christian-Marie
Pons tempère cependant ces craintes
: «Cela marchait déjà
au temps du chaperon rouge. Je ne pense pas
que le Net soit devenu une forêt plus
dense où il y a plus de loups. Les
jeunes eux-mêmes sont devenus plus prudents.
Ils vont moins vers l'étranger, cela
ne les intéresse plus beaucoup».
Il note d'ailleurs que l'intérêt
pour les «chat rooms» tend à
s'estomper. «Les jeunes passent plus
de temps à confirmer leur petit réseau
de copains.»
Luc Giroux constate lui aussi que l'utopie
de la communication planétaire se concrétise
peu. «Ce n'est pas parce que je peux
téléphoner au Japon en ajoutant
quelques numéros que je le fais. Les
jeunes discutent en sous-groupes, en petits
noyaux.»
Ceux qui avouent s'aventurer dans les «chat
rooms» le font en «prenant des
précautions» : ils savent bien
qu'il faut s'abstenir de donner son vrai nom,
son adresse ou des renseignements trop personnels.
L'aventure laisse néanmoins un goût
amer dans la bouche de plusieurs, surtout
les filles. C'est le cas de Laurie, une copine
de Vincent, qui est sortie éberluée
d'une conversation tenue aux petites heures
du matin sur le site français Caramail.
«Un gars m'a demandé si je connaissais
des petites filles de deux ans que je pourrais
lui vendre. C'est complètement fou
! C'est pas fort le monde que tu rencontres
là», fait valoir la jeune fille
de 15 ans, qui affirme cependant passer plusieurs
heures par jour, voire même rester éveillée
jusqu'à trois heures du matin, à
discuter avec des copains. «C'est souvent
moins gênant de se parler en "chat"
qu'en personne», laisse-t-elle tomber.
Christian-Marie Pons constate que l'attachement
à MSN n'est pas inconditionnel. Le
téléphone a encore la cote pour
des communications plus sérieuses.
L'usage varie aussi selon l'âge de l'interlocuteur
: «Le courriel, c'est pour communiquer
avec les parents ou les grands-parents, parce
qu'ils savent qu'ils ne sont pas branchés
sur MSN. Ils ont vite repéré
que les outils de communication se répartissaient
selon les générations».
Luc Giroux pense pour sa part que la messagerie
instantanée perdra peu à peu
de son attrait au fur et à mesure que
les jeunes vieilliront et que leurs besoins
évolueront. «Ils vont davantage
revenir à un usage de personne à
personne, pour lequel le courriel est plus
approprié», croit l'universitaire.
Comme les adresses MSN sont aussi des adresses
de courriels [Hotmail], il y a cependant fort
à parier que ces jeunes se retrouveront
pour un conventum dans 10 ou 15 ans au moyen
de ces adresses, longtemps après leur
départ du foyer familial ou le déménagement
de leurs parents.
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