Les
«chats», nouveaux jeux de l'amour
et du hasard.
Les discussions via le Net constituent une
vraie révolution relationnelle et professionnelle.
Par Pascal LARDELLIER - Mercredi 29 décembre
2004
Décidément, les grandes réussites
sociales, dans le domaine des technologies
de communication (ou TIC), se trouvent souvent
là où on ne les attendait pas.
Après le déconcertant succès
des SMS, voici que le «chat»
ou conversation synchronisée par l'Internet
s'impose à son tour comme un
véritable phénomène de
société. Car ils sont des millions
à emprunter chaque jour ces chemins
de traverse électroniques qui serpentent
parallèlement aux très embouteillées
autoroutes de l'information. En chattant,
on s'amuse et on «délire»,
on «tue le temps» (au bureau si
possible), on échange sur des thématiques
affinitaires et, surtout, on drague ! L'Internet
n'est-il pas en train de s'imposer comme le
premier vecteur d'adultère de ce début
de siècle ?
Le chat (ou dial), c'est donc de la conversation
électronique en temps réel,
parfois assistée d'une webcam, avec
une (ou des) personne (s) à qui l'on
choisit d'écrire et de répondre.
Les forums de discussions (pour le dire en
français) sont d'invraisemblables melting-pots
sociaux qui offrent une réalité
à l'évanescente convivialité
numérique. Et pour cause, on sait à
tout moment «qui est là»
(via une liste d'«amis»), si notre
message a été lu, qui nous écrit...
Paradoxe : sur les chatting forums, les rapports
se nouent de manière personnalisée,
alors que l'anonymat est de mise (pseudo oblige),
et que les corps sont absents. Quel paradoxe
que ces «relations flashs», denses
et furtives, entre des «inconnus intimes»...
Pesons nos mots : le chat constitue une
véritable révolution relationnelle,
et professionnelle aussi. Car il faudrait
oser chiffrer ce qu'il coûte aux entreprises
et administrations. Profitant des après-midi
oisives, et surtout de l'absence du supérieur,
des dizaines de milliers de personnes chattent
au lieu de travailler. On comprend que cette
habitude «chronophage» et transgressive
puisse vite prendre le pas sur les obligations
professionnelles et des utilisations plus
mornes et conventionnelles de l'ordinateur.
Mais des parades techniques (des filtres)
et des jurisprudences enrayent désormais
ce fléau économique. Et gare
aux passe-murailles du Net, pris la main sur
le clavier défendu, jouant au chat
et à la souris sur le petit tapis...
Chattant, on a l'impression à peine
métaphorique d'être sur une place
publique, ou dans un immense cocktail. Le
chat, c'est le «bistrot du Net»
(H. Rheingold) ! Là, on peut à
sa guise «tenir salon», papillonner,
ou privilégier l'aparté en tête-à-tête.
Bien sûr, des modérateurs
les videurs du Net veillent au respect
de l'indispensable «netiquette»,
mais les chatting forums sont des espaces
de libre expression, dont certains usent,
voire abusent.
De prime abord, le chatting pourrait être
considéré d'une pauvreté
intrinsèque, et donc d'un attrait limité,
pour des internautes maintenant habitués
au luxe d'univers multimédias aux qualités
graphique et sonore exceptionnelles. Ne se
résume-t-il pas à des échanges
courts, symétriques, finalement télégraphiques
? Mais le chatting est un jeu, et son succès
est sans doute à chercher dans sa nature
ludique.
D'abord jeu avec soi-même, et l'idée
intuitive que l'on se fait du destin. Les
plates-formes de chatting des sites de rencontres
pour célibataires, par exemple, constituent
d'immenses «loteries relationnelles».
On y vient sans savoir qui l'on va y rencontrer.
Le hasard et peut-être le destin
est au coin de l'écran, à
portée de clic. Beaucoup de «solos»
y viennent et y reviennent sans cesse, comme
le joueur de Dostoïevski à sa
table, car ils pensent que «la chance
va tourner», que dans quelques minutes
leur vie peut changer.
Mais jeu avec l'autre, aussi, car souvent
on ne le connaît pas, et chatter s'apparente
en ce sens à un véritable poker,
parfois menteur. Un petit tour d'horizon pour
savoir «qui est là», un
oeil jeté aux fiches «en ligne»,
et quelques courts messages envoyés
pour commencer, comme des bouteilles à
la mer. Ensuite, l'attente, longue, ou très
courte, les «jours de chance».
On provoque, on suggère, on propose,
on induit dans des discours, qui peuvent être
des registres de la «bonne blague»,
de la confidence, de la séduction,
voire de l'érotisme caractérisé.
Le caractère ludique des échanges
en chat tient à son rythme frénétique,
quand «la greffe a pris». Alors
s'instaure parfois un dialogue en simultané
de plus en plus rapide, véritable «ping-pong»
verbal et numérique qui induit une
tension nerveuse et même physique chez
ses protagonistes. Manier les degrés,
mettre le maximum de sens dans un minimum
de mots, détourner les codes pour les
réinvestir, réagir vite et bien
; «rebondir» à bon escient.
Et toujours, garder à l'échange
un rythme haletant, garant du plaisir.
Le chat devient alors une pratique qui absorbe,
fascine et sidère, faisant oublier
les rendez-vous, la faim et le sommeil. Et
nombre de chatteurs parlent presque exaltés
de ce crescendo frénétique saisissant
des inconnus qui «s'emballent»
soudain à partir de quelques mots échangés.
Alors, le caractère désinhibant
du Net permet de contourner civilités
et convenances, pour emprunter des raccourcis
relationnels (d)étonnants, vers les
voies de la confidence, d'un marivaudage assumé,
sous forme de jeu, toujours. Et prendre un
«râteau» ménage les
orgueils, quand il est numérique !
Le jeu continue dans ce maniement des degrés,
de l'implicite et de l'explicite, dans le
détournement des codes orthographiques
et typographiques (grâce aux smileys).
Et grâce à un ensemble de gimmicks
verbaux composant un sabir «jeuniste»,
fait d'abréviations et d'une improbable
adultération digitalo-alphabétique.
Les codes traditionnels sont piratés
pour servir de nouvelles formes d'oralité,
produisant un «parlécrit»
pétri d'interjections, de majuscules
(pour crier ou s'esclaffer)... Et l'exigence
est de faire court et vite, surtout. Aller
à l'essentiel, au prix d'un étonnant
exercice, qui exige maîtrise technique
et fulgurance rhétorique.
Enfin, le chat est un jeu avec la «machine».
Car les «ordinateurs chattant»
sont les vecteurs dynamiques d'un code graphique
d'alerte donc d'attention permanente
, qui, au gré des messages envoyés,
lus et reçus, s'allument, clignotent,
sous forme d'enveloppes lumineuses, de smileys
complices. Et tous à leur manière
appellent à jouer encore, comme ces
flippers de bistrots qui susurraient, jadis,
de leurs voix mécaniques, «play
again»... «Bien chatter»
exige de connaître parfaitement son
ordinateur pour aller vite, passant des un
(e) s aux autres simultanément, et
ne rien perdre du plaisir et des contacts.
Une rage folle saisit d'ailleurs les chatteurs
confrontés à une panne de réseau
ou à un «plantage», car
cette irruption du «réel»
est aussi insupportable que douloureuse.
Entérinant l'ère du flirt
numérique et du détournement
de l'Internet en contexte professionnel, le
chat reste une pratique superficielle et amnésique.
Les messages n'y sont en principe pas archivés
et chacun efface les précédents.
C'est un palimpseste technologique gommé
chaque heure, et chaque heure réécrit.
Mais ces forums permettent à des internautes
de se découvrir et de se rencontrer
parfois, de l'autre côté du miroir
sans fond de l'écran. Il s'agit d'un
mode relationnel léger et spontané,
paradis des casaniers et des insomniaques
; symptomatique aussi de cette idéologie
de la communication dans laquelle nous baignons,
et qui exige que nous soyons connectés
le plus souvent, et le plus longtemps possible
; quitte à verser dans la «cyber-addiction»
ou le «zapping relationnel».
Questions d'actualité : chatter et
marivauder sur le réseau avec des inconnu(e)s,
est-ce tromper? C'est déjà assurément
tromper l'ennui. Et les forums sont-ils des
non-lieux troubles et piégeux attirant
pervers et pédophiles, et à
ce titre, nouveau repoussoir des conservateurs
et autres technophobes ? On y vient anonyme
et en connaissance de cause, tout le monde
et surtout les ados sait intuitivement
que c'est le «royaume des petits mensonges
entre amis» et de la «schizophrénie
numérique». Et c'est librement,
aussi, qu'on choisit de donner son téléphone,
pour passer «dans la vraie vie».
A l'ère de la distanciation généralisée
des rapports, le chat constitue un «hygiaphone
technologique» ludique et libidineux,
«tout à l'ego» servant
de déversoir aux «solitudes interactives».
Ceux qu'on y croise n'ont ni corps ni âge,
mais un sexe assurément... Qu'on se
le dise : sur le Net aérien, dotés
de plumes (numériques) affûtées
et momentanément désincarnés,
les chatteurs ne sont pas des anges pour autant
!
Pascal LARDELLIER professeur à
l'université de Bourgogne.
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