Aujourd'hui, cette question peut vous sembler
bizarre ! Mais, bientôt, elle sera tout
simplement courtoise, mondaine, et même
un peu conventionnelle...
Un avatar, c'est votre représentation
physique dans les communautés virtuelles
du cyberespace... A l'origine, le mot vient
de l'hindi " avatara " qui signifie
" descente du ciel sur la terre ".
Les dieux de l'Inde, et en particulier Vishnu,
se servaient de divers avatars - ils s'incarnaient
en vache, en éléphant ou même
en légère brise - pour venir
visiter la Terre, le monde inférieur
qu'ils avaient créé.
Nous avons, nous aussi, créé
un monde : c'est l'univers entièrement
digital des millions d'ordinateurs qui communiquent
entre eux par Internet. Comme les Dieux de
l'Inde, pour aller vivre dans ce cyberespace,
nous avons besoin d'une incarnation, d'un
autre corps : d'un avatar. C'est Snow Crash,
le roman-culte de Neal Stephenson, qui a imposé
il y a 3 ans le terme dans la cyberculture
: son héros, un livreur de pizza, combat
le pouvoir absolu dans un monde virtuel, sous
l'avatar d'un samouraï.
Les communautés virtuelles que nous
propose Internet sont pour l'instant plus
pacifiques.
" Bonjour, monsieur le poisson ! "
Le nombre de leurs membres, aux USA, est actuellement
estimé à 300.000, et Alphaworld,
Utopia ou OZ Virtual en Australie sont les
plus réputées.
En Europe, Canal Plus vient de lancer le
Deuxième Monde : un Paris virtuel tout
en 3D, de l'Arc de Triomphe au Sacré-Coeur...
On se donne rendez-vous sous la Tour Eiffel,
on se promène autour de la Pyramide
du Louvre, on peut même aller faire
ses courses sur les Champs-Elysées...
Mais comment s'intégrer dans ces univers
parallèles ? L'étape initiatique
passe évidemment par la création
de votre avatar : attention, ce sera votre
corps dans les communautés du cyberspace
! Un corps virtuel dont le choix est crucial
pour David Le Breton, anthropologue, auteur
de nombreux livres sur le corps :
David Le Breton :
- Dans les avatars, je vois quelque chose
de plus ancien, pour moi, c'est une image
moderne du masque. Dans le masque, l'homme
lorsqu'il cache son visage n'est plus responsable
d'une certaine manière de ses actes.
Alors, à quoi voulez-vous ressembler
dans le cyberespace?
A un magicien ? A un diable ? A un cheval
? Chaque méta-monde vous propose d'innombrables
avatars, tristes ou gais, tendres ou inquiétants...
Un oeil, une bouche et des dents : tout est
absolument possible !
Et si vous préférez un corps
virtuel plus réaliste, on vous permet
de redéfinir totalement votre look
: couleur de peau... coiffure... âge...
Refaites l'ourlet de votre pantalon virtuel,
ça y est, vous voici incarné
!
Maintenant, téléportez-vous
dans le monde de votre choix et rencontrez-y
d'autres avatars... Physiquement, votre double
virtuel se déplace, peut s'approcher
d'un autre, le suivre, ou encore s'isoler
avec lui. L'activité essentielle est
la discussion, effectuée dans des lieux
distincts où on se regroupe par centre
d'intérêt. Les sites les plus
évolués proposent même
des activités sportives ou ludiques
!
Bref, vous avez un nouveau corps digital,
et une vie vierge, libérée des
contraintes du réel, s'offre à
vous !
David Le Breton :
- Il s'agit donc de se dégager de sa
responsabilité et puis dans un monde
imaginaire, de vivre mille aventures, de multiplier
ses identités personnelles. C'est là
le rêve individualiste par excellence,
redéfinir son identité de façon
provisoire et de façon toujours changeante.
Fascinant, non ? Et même plus : avec
les avatars, l'homme est en train de changer
son rapport au monde. C'est donc un nouveau
sujet d'études pour les sociologues.
La plus avancée dans ce domaine est
Sherry Turkle, professeur de sociologie au
Massachusset Institute of Technology :
Sherry Turkle :
- Il y a beaucoup de monde qui s'abandonne
au fantasme de s'incarner dans un autre corps...
des hommes se changent en femmes par exemple,
c'est très fréquent aux USA,
c'est même une énorme part du
jeu érotique dans le cyberspace...
Le phénomène est vraiment passionnant,
car il engage tellement de niveaux différents
d'expérience ! >
Alors pourquoi ne pas devenir un Don Juan
du Cyberspace ? Ou, plus sournoisement, pourquoi
ne pas usurper l'identité de l'autre
?
Sherry Turkle :
- Quelque chose m'est arrivé on-line,
que j'ai trouvé vraiment terrifiant.
Dans une communauté virtuelle où
différentes personnes prenaient divers
noms, personnalités, créaient
des lieux où ils se présentaient,
on m'a appris qu'un avatar de cette communauté
s'appelait de mon nom, Dr Sherry, et qu'il
tenait à ma place des consultations
de cyberpsychologie!.
Très inquiétant ! Alors qui
est qui ? Où est où ? Tenez,
revenons à Paris... Ici, comme dans
d'autres communautés, votre avatar,
quand il discute avec un autre en privé,
est capable d'émotions. Blagueur, énervé
ou surpris, vous les déclenchez en
cours de dialogue...
Alors, avec l'évolution des technologies,
avec des avatars toujours plus vrais que nature,
l'homme du futur, l'Homo Virtualis, ne va-t-il
pas sombrer dans la schizophrénie ?
Sherry Turkle reste optimiste :
- Le vrai challenge sera de se sentir à
l'aise entre réel et virtuel, physique
et virtuel, de bâtir une nouvelle réalité
entre le corps physique et le corps virtuel.
Je crois que la distinction que nous faisons
entre le monde de l'ordinateur et le nôtre
va aller en s'atténuant.
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