SOMMAIRE
1- Ne
naviguez pas en eaux troubles - Par
Guy Sabourin
À l'ère du virtuel, Internet
sert à courtiser, à rencontrer,
parfois même à baiser. Mais attention
aux déclarations enflammées,
genre "I love you", qui se transforment
parfois, on le sait, en méchant virus!
Tout le monde le fait... ou presque. Chaque
jour, des millions d'internautes des quatre
coins de la planète se courtisent dans
Internet avec l'espoir de rencontrer l'âme
soeur. "Les sites de rencontre virtuelle
sont les plus visités après
les sites pornos", soutient Karine Vincent,
directrice du marketing chez Beehive, l'agence
de marketing Internet qui anime le site Web
Séduction. Le rêve: c'est fait
dans l'anonymat absolu, ce qui donne à
la recherche virtuelle une méchante
longueur d'avance sur les méthodes
conventionnelles.
Autre avantage: l'accessibilité et
l'instantanéité. À toute
heure du jour et de la nuit, décoiffée,
démaquillée, en pantoufles,
n'importe qui peut partir à l'aventure
sur écran, chercher un partenaire ou
simplement se payer un orgasme vite fait bien
fait à partir des mots suggestifs d'un
correspondant lubrique. Il y a toujours un
internaute "en ligne" pour satisfaire
notre besoin d'amitié, d'amour ou de
sexe.
Tricheuse, va!
Partir à la chasse à l'homme,
sans fard ni artifices? Impensable, dites-vous!
Dans le confort de votre maison, le port du
pseudonyme et des bigoudis sont permis, mais
vous pouvez tout de même tricher un
peu en vous décrivant à votre
correspondant plus fine, plus mignonne qu'en
réalité. Certains salons spécialisés
(chatrooms en anglais, endroits où
l'on bavarde en direct) vous proposent même
de vous confectionner un personnage à
la Bogart ou à la Bardot. Ces comédiens
bidons réunis dans un baisodrome virtuel
parlent sexe sans entracte, ce qui en émoustille
assurément certains. C'est ça,
la magie d'Internet: adieu, hanches fortes,
cheveux gris, voix aigrelette, tempérament
colérique, bedon ou calvitie. Bonjour,
Barbie ou Prince Charmant... et parfois les
déboires.
Car il ne faut pas se faire d'illusion:
les princes charmants ont parfois vite fait
de se transformer en crapauds. En réalité,
ce sont ces mêmes personnes ordinaires
que l'on croise dans la rue qui ont oublié
le temps d'une émotion sexuelle leur
identité réelle. "Nous
avons tous un côté créatif,
une propension à jouer des rôles,
à fantasmer et tout ça se fait
facilement sur le net, explique Josée
Leboeuf, sexologue clinicienne et psychothérapeute,
professionnellement intéressée
par la sexualité "virtuelle".
On peut aisément y figurer quelqu'un
d'autre sans se faire prendre. Tandis qu'au
téléphone ou en personne, nous
ne pouvons trop tricher, car le corps et la
voix traduisent d'incontournables émotions."
2 - On peut avoir
de mauvaises surprises...
Lorraine, 40 ans et monoparentale, en sait
quelque chose. Sur drague.net, un gars l'abordait
sans relâche. Dans son carnet à
côté, elle a écrit: harceleur.
À force d'insistance, il a quand même
fini par lui parler au téléphone.
Là, c'est l'émotion. Cette voix,
Lorraine ne peut y résister. "J'ai
accepté de le rencontrer. Un très
bon gars, séduisant et tout."
Alors, c'était quoi le problème?
"Il est marié, à la poursuite
d'une aventure. Ça ne m'intéresse
pas."
Désillusions "en ligne"
Il faut donc être prudente; Internet
a aussi son lot de bugs. Mais pour ceux et
celles qui cherchent à se faire un
ami ou à tomber amoureux, il existe
des sites, comme Web Séduction, qui
misent sur la sincérité de leurs
membres. Ils se font un devoir d'expulser
les auteurs de propos osés, salés
ou orduriers. Ce qui n'empêche pas deux
adultes consentants de se chatouiller virtuellement
"en privé". "Dans la
mesure où l'on désire rencontrer
quelqu'un pour vrai, après avoir épuisé
les présentations par claviers interposés,
on a intérêt à se décrire
le plus fidèlement possible sur sa
fiche personnalisée, faute de quoi
on sera rejeté lors d'une première
rencontre", croit Chantal Tardif, directrice
des loisirs-activités pour Web Séduction.
Les happy ending existent-ils dans Internet?
Bien sûr, et les agences de rencontre
virtuelle s'en servent dans leur marketing.
Les responsables de Web Séduction m'ont
remis six témoignages écrits
de couples pour qui le site a changé
la vie. Il faut dire que n'importe quelle
agence possède des témoignages
semblables dans son classeur... tandis qu'elle
a égaré les récits où
les choses ont mal tourné (lire "L'une
cherche l'âme soeur...")!
"Se faire un ami, un amoureux ou un
amant dans Internet n'est ni plus ni moins
facile qu'en utilisant les autres moyens,
point à la ligne, précise Josée
Leboeuf. Au début, les internautes
paraissent fantastiques, par effet de nouveauté,
d'immédiateté et parce que les
tabous sociaux et sexuels tombent. Mais très
vite on déchante quand on constate
que les personnes qui nous conviennent restent
finalement fort peu nombreuses. Comme dans
la vraie vie!"
"Les internautes ne descendent pas
de Saturne, prévient François
Blanchette, sexologue clinicien, rattaché
à l'unité des dysfonctions sexuelles
de l'hôpital Saint-Luc et superviseur
clinique pour les finissants en sexo de l'UQAM,
également au fait du cybersexe. Ils
sont aussi variés que l'est la société
et viennent de toutes les classes, ont toutes
les tendances et toutes les orientations sexuelles;
ils n'ont en commun que l'accès à
un ordinateur."
3
- Décrocheurs de la réalité:
ce qu'en pensent les sexologues
Peut-on cependant abuser de son ordinateur?
Devenir dépendant à la cyber-romance,
au cybersexe, aux chatrooms? En tout cas,
le sujet défraie les manchettes. Cela
devient même cause de divorce quand
l'un des partenaires se fond dans son écran.
Des gens inquiets viennent de leur propre
chef consulter sexologues et psychothérapeutes.
La raison: ils consacrent trop de temps à
"chatter" (parfois durant les heures
de travail) et négligent le reste.
Les enfants, le conjoint et les amis commencent
à sentir que d'anonymes inconnus leur
volent du temps. "La tendance sociale
est à l'isolement, à l'anonymat,
et Internet va droit dans cette direction",
déplore François Blanchette.
"Comme toute dépendance, celle-ci
traduit des habiletés sociales limitées,
croit Josée Leboeuf. Quelqu'un qui
vivrait toutes ses relations d'amitié
et sa sexualité dans Internet devrait
se poser des questions. Cette personne aurait
intérêt à travailler certaines
choses, dont son estime de soi." Le terme
agace toutefois Réjean, 45 ans, grand
habitué des chats à raison de
deux à trois heures tous les soirs
depuis trois ans: "Parle-t-on de dépendance
quand quelqu'un regarde trois heures de télé
par jour ou joue 20 heures par semaine au
tennis?"
Selon les spécialistes de Consultation
Élysa, un regroupement d'enseignants
du département de sexologie de l'UQAM
qui fournit des conseils professionnels d'ordre
sexologique dans Internet, un bon nombre de
personnes ont tendance à devenir dépendantes
d'un outil pour vivre leur sexualité.
Pour eux, le cybersexe n'est qu'un de ces
outils. "La technologie actuelle permet
de transmettre de plus en plus de signaux
qui simulent les fantasmes communs ou inhabituels
et la ressemblance que prend le résultat
avec les désirs devient toujours plus
troublante", écrivent-ils. Mais
cela reste une simulation."
Cela dit, les sexologues que nous avons
interrogés ne voient pas d'inconvénient
à l'utilisation occasionnelle d'Internet
à des fins sexuelles, comme dérivatif
à la routine. Que ce soit pour regarder
des images érotiques ou s'adonner aux
chats coquins. Des couples le font ensemble
pour pimenter la sauce conjugale. "On
ne peut décemment condamner cet outil
virtuel, à ranger parmi les livres,
films ou conversations érotiques, qui
servent occasionnellement de stimulateurs",
note François Blanchette. Sexologues
et thérapeutes ne jugent donc pas le
monde virtuel, mais veulent aider ceux et
celles qui ne décollent plus de leur
clavier. "Qu'on le veuille ou non, l'humain
est un animal social qui a besoin d'agir et
d'entrer en relation avec ses semblables",
rappelle Josée Leboeuf. Bien sûr
qu'on trouve d'autres êtres au bout
du modem; mais ils sont incomplets, et peut-être
même carrément faux." Aux
États-Unis, dans certains chatrooms
érotiques, par exemple, ce sont des
robots programmés qui réagissent
à vos propos! "
À ceux qui appellent à l'aide,
je demande: que désirez-vous réellement?
La réponse est invariable: rencontrer
de vraies personnes", ajoute François
Blanchette.
Dans le fond, c'est ça la vraie magie
d'Internet: les gens ont l'impression d'être
honnêtes, de livrer leurs secrets alors
qu'ils en sont incapables dans la réalité.
"Ça réconforte, c'est une
dérive, on peut y croire et c'est facile.
Mais tout ça n'est qu'illusion",
déplore le sexologue. Illusion parce
qu'on demeure incapable d'en faire autant
dans la réalité avec de vraies
personnes. La magie... ou le drame d'Internet?
4
- Sécurité élémentaire
Réjean aime "chatter" parce
que, selon lui, c'est un exutoire pour se
vider le coeur. "Un bon nombre vivent
toutes sortes d'émotions positives
— peut-être même thérapeutiques
— en bavardant en direct. C'est beaucoup
plus difficile de rencontrer quelqu'un dans
un bar ou au travail, tandis que sur un chat
on peut facilement tomber sur 8 ou 10 personnes
intéressantes le même soir et
échanger de façon très
satisfaisante."
Mais il y a aussi les détraqués.
Pour tester la chose, Réjean s'est
fait passer pour une jeune fille de 19 ans.
Les propos que lui ont tenus certains correspondants,
sûrs de "chatter" avec une
ado naïve, l'ont fait frémir.
Il y a même eu un cas de viol virtuel
("Je te pénètre, t'as pas
le choix..."). "Je vous assure de
la présence de requins et d'habiles
manipulateurs dans les chatrooms, soutient
Réjean. Prenez garde: ne naviguez que
si vous êtes émotionnellement
équilibré." Pas de doute,
il faut user de prudence. Voici donc quelques
conseils.
- Gardez la tête froide et abordez
le monde virtuel en ne perdant jamais de vue
qu'il est composé des mêmes individus
que vous apercevez tous les jours autour de
vous.
- Ne divulguez jamais vos NIP, numéros
de carte de crédit ou d'assurance sociale
à qui que ce soit.
- Soyez bien certaine du partenaire avant
de révéler votre numéro
de téléphone ou votre adresse
courriel.
- N'échangez vos adresses postales
qu'après une rencontre qui aura fait
disparaître toutes vos craintes.
- Si vous rencontrez un homme, faites-le
de jour, dans un endroit public, idéalement
avec quelqu'un vous accompagnant. Dites à
vos proches où vous vous rendez, à
quelle heure et pour rencontrer qui. Si l'homme
refuse toutes vos conditions, n'y allez pas!
"
- Écoutez votre instinct, insiste
Josée Leboeuf. Ne partez pas en vous
disant: je ne me sens pas trop sûre,
mais je vais prendre un risque."
- À l'aide, je n'arrive plus à
décoller de mon clavier!
Pour savoir si vous êtes accro du
chat, mesurez d'abord, sans tricher, le temps
et l'énergie que vous consacrez à
cette activité. Selon le sexologue
François Blanchette, le résultat
vous étonnera sans doute. Il recommande
ensuite de vous poser des questions, genre:
"Est-ce que je prive mes parents et amis
de ma présence?" ou "Est-ce
que je néglige certains aspects de
ma vie jadis importants?". Il faut ensuite
cerner les besoins que vous tentez de combler
par le chat, puis explorer d'autres moyens
pour les satisfaire. "Si quelqu'un a
tendance à faire toutes ses activités
seul, il convient de le diriger vers des activités
de groupe, avec possibilités de parler,
de rencontrer, par exemple", explique
le sexologue. "Le risque est plus grand
pour les célibataires, car personne
ne les rappelle à l'ordre", précise-t-il.
5
- L'une cherche l'âme soeur...
Monoparentale depuis un moment, Élisabeth,
la jeune quarantaine, a justement joué
le jeu de la sincérité dans
Web Séduction avec l'intention de rencontrer
l'âme soeur. "En très peu
de temps, j'ai repéré un gars
convenable; on riait comme des fous et on
est devenus tous les deux très dépendants
de nos boîtes de courriel. La tension
a beaucoup monté entre nous et, l'imagination
aidant, j'en ai fait l'homme idéal,
le parfait compagnon." Au premier rendez-vous
dans un bar devant une bière, avec
le coeur battant la chamade, le charme s'effondre
pourtant en un éclair. "Je n'ai
rien ressenti en apercevant ce gars. Pas d'attirance,
pas d'étincelle. Rien du tout. Je pense
que c'est facile de se monter un bateau en
"chattant", justement parce qu'on
peut communiquer longtemps avant de se rencontrer
tandis que l'essentiel (l'allure, les gestes,
etc.) nous échappe totalement."
Remise de ses émotions, Élisabeth
récidive deux mois plus tard. Décidée
à ne pas se laisser prendre au piège
de son imagination, elle opte pour une rencontre
plus rapide, après quelques jours d'échange
bien sentis. Résultat: un contact réussi,
quelques ébats amoureux ordinaires
et une séparation définitive
trois semaines plus tard... "Je suis
déçue", avoue-t-elle maintenant.
Autant que sa soeur, ayant elle aussi à
son actif plusieurs rencontres d'abord virtuelles
puis réelles terminées en queue
de poisson.
... l'autre, le sexe virtuel
En deux clics, trois mouvements de souris,
Dorothée, une pétillante brune
de 37 ans, a décidé que la recherche
de l'homme idéal, ce n'était
pas son fort. "J'avais des attentes qui
n'ont pas été comblées.
Tant mieux pour les personnes qui nouent des
liens solides par Internet, mais pour moi,
c'est une perte de temps." Elle préfère
s'adonner sans retenue aux plaisirs de la
chair virtuelle.
"Si vous saviez..., nous dit-elle,
une petite étincelle au fond des yeux,
le sourire en coin. Je fais des choses dans
Internet que je n'oserais jamais faire dans
la réalité. Sur mon clavier,
je suis déchaînée."
Surtout qu'elle a fait la connaissance d'un
joyeux baiseur, aussi porté sur les
propos érotiques qu'elle. "C'est
mon steady. Il me dit avoir 38 ans, être
grand et de belle apparence (dans le jargon
des petites annonces, ça se traduit
souvent par beau mais sans plus). Je lui ai
demandé de ne pas m'en dire plus pour
que je puisse l'imaginer à mon aise."
Deux à trois fois par semaine, nos
amants baisent, façon Internet.
Une soirée type? "J'éteins
les lumières, j'allume des bougies,
j'enfile un négligé, je mets
une musique de fond. Mon partenaire m'assure
qu'il prend les mêmes soins que moi
à créer une ambiance sensuelle.
J'ai des doutes, mais bon..." Et c'est
comment, la baise virtuelle? "C'est différent.
On se donne des directives de plus en plus
osées. Je lui demande de se déshabiller,
de se caresser, ou même de se masturber
flambant nu devant sa fenêtre. Je ne
suis pas certaine qu'il le fasse toujours!"
Pour combler les manques, Dorothée
se sert de son imagination... et de nombreux
trucs de pro. "On utilise des mots pour
exciter l'autre, mais aussi des gadgets conçus
exprès pour les chats érotiques
(vibrateur ou pénis artificiel qu'il
suffit de brancher dans l'ordinateur). Capotant!"
N'a-t-elle pas une petite envie de le rencontrer?
"Surtout pas! Je n'ai pas le goût
de découvrir qu'il ne correspond pas
à mon fantasme." Lucide. Une histoire
d'amour qui va durer? "J'en doute. Un
jour, je vais rencontrer un gars en chair
et en os, qui va me satisfaire à tous
les niveaux, et je vais gentiment débrancher
mon partenaire virtuel. C'est ça, la
vie!" Très lucide...
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