Edition du
mercredi 28 février 2001 - Gaëlle
Macke
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La
prolifération des amours électroniques
Moins cher, moins ringard et surtout bien
mieux achalandé qu'une agence matrimoniale,
le Net est le lieu idéal où
se nouent de nombreuses rencontres virtuelles...qui
parfois deviennent bien réelles, et
durables.
Lui, Mathias, 30 ans, vendeur de bois à
Nantes (France). Elle, Karina, 26 ans, alors
étudiante en philosophie à Guadalajara
(Mexique). Les chances de se rencontrer :
zéro... sauf sur le Net ! C'est grâce
au logiciel de messagerie instantanée
ICQ qu'ils se sont rencontrés, elle
cherchant un interlocuteur pour pratiquer
son français, lui se portant volontaire.
Après six mois de relations virtuelles,
une première rencontre, et, un an et
demi après leur cyber-rencontre, le
mariage. Elle a quitté le Mexique pour
vivre avec lui.
Elle, Véronique, 41 ans, cuisinière
à Contrex. Lui, Alain, 32 ans, technicien
radio à Metz. Elle avait été
mariée dix ans et cherchait de nouveau
un compagnon ; il sortait d'une histoire de
huit ans et s'enfermait dans sa solitude.
Les chances de refaire leur vie ensemble :
faibles... sauf sur le Net ! C'est son fils
(21 ans) qui a incité Véronique
à constituer sa fiche personnelle sur
AOL Contacts. C'est un ami qui a suggéré
à Alain d'aller surfer sur les rubriques
de petites annonces. Après trois mois
de Net-bavardages et plusieurs week-ends et
vacances communs, il se sont installés
ensemble, et comptent se marier cet été,
trois ans après leur premier contact
sur la Toile. Entre temps, il a démissionné
de son poste pour la suivre à Paris.
des cyber-romances
Serait-il donc possible qu'il devienne demain
aussi banal de rencontrer l'âme sœur
sur la Toile qu'il l'était hier de
la séduire dans un bal de quartier
ou aujourd'hui dans des soirées entre
amis ? On pourrait le croire à lire
le déluge de té moignages cyber-romantiques,
soit de tourtereaux qui ont créé
leur site pour détailler leur histoire,
comme Mathias et Karina (amour-2000.fr.fm),
soit de couples reconnaissants qui remercient
le site qui les a fait se rencontrer (en France
AOL Contacts et Love@Lycos vont d'ailleurs
bientôt démarrer une rubrique
" success stories "). Mais il est
vrai que ceux qui ont connu l'échec
ne viennent pas s'en vanter...
Les flirts électroniques ont certes
leurs limites (la distance et l'anonymat favorisent
les petits mensonges " enjoliveurs "
de réalité et conduisent facilement
à idéaliser l'autre) mais ne
manquent pas de charme. Véronique,
qui s'était inscrite dans une agence
matrimoniale classique avant de s'aventurer
sur le Net, admire la facilité et la
multiplicité des contacts sur la Toile
: " En agence, je payais 3 000 francs
pour qu'on me présente dix personnes.
Sur le Net, c'est gratuit, et en un mois j'ai
reçu des centaines de courriels et
rencontré plein d'hommes intéressants.
" Au-delà, Karina explique que
la distance, au lieu d'amoindrir la relation,
peut la solidifier : " J'avais trois
à quatre heures par jour d'échanges
virtuels avec Mathias. Nous nous racontions
nos journées et échangions des
confidences sur nos sentiments. Ces cyber-rendez-vous
étaient des moments privilégiés,
intenses. Je me demande si beaucoup de couples
vivant ensemble discutent trois à quatre
heures par jour. "
Le Net ne facilite pas seulement les rencontres,
il peut aussi aider à rendre supportable
l'éloignement entre deux partenaires,
voire rendre envisageables des amours lointaines.
C'est ce qui s'est passé entre Philippe,
Parisien de 35 ans, travaillant dans une société
informatique, et Noi, 22 ans, étudiante
en commerce à Chiang Mai (Thaïlande).
Il a vécu avec elle une passion de
vacances exotiques, voilà trois ans,
lors d'un trekking dans ce pays. Une aventure
passagère. Sauf que, trois mois après,
il lui envoie un courriel. Elle répond...
Leurs échanges électroniques
deviennent réguliers, leur amour prend
forme. Désormais, Philippe va voir
Noi en Thaïlande deux fois par an. Entre
deux voyages, ils gardent un lien quasi quotidien
par courriel et, à terme, la Thaïlandaise
devrait venir rejoindre définitivement
son Français.
Pour autant, les cyber-relations ne peuvent
se pérenniser que si elles se concrétisent
aussi dans la vie réelle. " Je
n'ai pas pris ses serments d'amour au sérieux
avant qu'il ne me scanne son billet pour le
Mexique ", avoue Karina. " J'ai
invité Alain à venir me voir
après seulement une semaine d'échanges
sur le Net, ajoute Véronique. Inutile
de correspondre si ça n'allait pas
coller entre nous. Et ce n'est qu'en se rencontrant
physiquement qu'on peut le savoir. "
plus de sexe que d'amour
Ceux qui ont le plus de doutes sur la réalité
de ces Net-amours restent les proches. Les
copines de Véronique la prenaient pour
" une bizarre ". Les amis et la
famille de Karina sont restés très
sceptiques sur sa relation avec Mathias jusqu'à
ce qu'il vienne au Mexique. Et lui, qui n'avait
soufflé mot à ses parents avant
de prendre l'avion (pour la première
fois !), a eu la surprise d'apprendre qu'ils
s'étaient eux-mêmes rencontrés
par correspondance, pendant la guerre d'Algérie.
De fait, l'image des " Net-rencontres
" reste quelque peu sulfureuse. Certes
les grands sites portails français
(Yahoo Tchatche, AOL Contacts, Love@Lycos)
aiment à mettre en avant la vingtaine
de faire-part de mariage qu'ils ont reçus
en 2000, et il existe une trentaine de sites
de rencontres sérieux (voir les guides
de sites 123love.com et guidedamour.com).
Mais les sites à contenu pornographique,
les sites de rencontres, messageries et salons
de discussion à but purement sexuel
se comptent, eux, par milliers (le cybersexe
représenterait 25 % du trafic sur le
Net). La Toile reste le royaume des aventures
d'une nuit plus que des amours d'une vie.
Gaëlle Macke
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Délices
et dangers
D'un côté la charmante
mais un peu niaise comédie romantique
américaine You've got mail, de l'américaine
Nora Ephron, où Kathleen et Joe, jeunes
gens beaux et dynamiques, se rencontrent grâce
à Internet pour ensuite se marier,
vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants.
De l'autre le drame futuriste très
pessimiste Thomas est amoureux, du belge Pierre-Paul
Renders, où Thomas, complètement
agoraphobe, relié au monde par son
seul écran d'ordinateur, ne peut nouer
des relations intimes que virtuelles. Ces
deux visions opposées des cyber-romances
n'existent pas qu'au cinéma.
Chez les sociologues, psychologues et autres
intellectuels, le débat fait également
rage entre ceux, comme l'américain
Timothy Leary, gourou du cyberespace, qui
célèbrent « ces nouvelles
relations amoureuses débarrassées
de l'esclavage du contact de la chair, cette
sexualité virtuelle libérée
de tout tabou, de tout risque », et
ceux, comme le français Philippe Breton,
chercheur au CNRS, qui dénoncent chez
les adeptes des cyber-rencontres « la
peur de l'autre, le tabou de la rencontre
directe, une intimité largement factice
».
En fait, Josiane Jouët, professeur
de sociologie à Paris-III, distingue
deux types de cyber-relations : d'une part,
la prise de contact sur le Net, qui n'est
qu'un moyen de parvenir à une rencontre
réelle, de l'autre, l'établissement
d'un net-flirt destiné à rester
virtuel et platonique. En cela, les technologies
de communication Internet offrent assez de
souplesse pour permettre d'avancer progressivement
dans la connaissance de l'autre.
Certes, on peut passer par un système
classique de petites annonces en ligne. Mais
nombre d'internautes n'adoptent pas cette
solution passive, prenant avantage de la dimension
interactive du Net pour établir un
contact personnalisé (déjà
connu en France avec les messageries roses
du Minitel). Que l'on utilise le courriel
ou des outils de tchatche à travers
les forums et salons de discussion d'un site
Web, via IRC (Internet Relay Chat : salons
collectifs de dialogue instantané par
thèmes) ou ICQ (« I seek you
» , salon privé de messagerie
éclair entre interlocuteurs cooptés),
on peut rester d'abord à l'abri d'un
pseudonyme. Puis, petit à petit, se
dévoiler, en discutant sur la Toile
par la voix, puis en s'échangeant des
photos numérisées, voire en
se regardant via une webcam. Les internautes
ont vite compris les potentialités
de ces outils. Selon le cabinet d'études
IDC, ils passeraient 40 % de leur temps en
ligne à communiquer, dont la moitié
serait consacrée à des conversations
allant de la cyber-drague au cyber-sexe.
Alors, le Net est-il ce monde magique où
se lient des contacts sans la barrière
des frontières et des préjugés
et où la séduction intellectuelle
prime sur le physique ou est-ce un univers
malsain où timides et frustrés
assouvissent leurs fantasmes en ligne pour
tromper leur solitude ? Les deux probablement.
Aux Etats-Unis, alors que l'on recense plus
d'un millier de mariages par an aboutissement
de rencontres sur le Net, les avocats se voient
confier de plus en plus de divorces causés
par des cyber-adultères...
Gaëlle Macke
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